Cyprien de Carthage: Dieu pour Père et l’Église pour mère

PANORAMA
septembre 2010
Cyprien écrivit que «le peuple est lié par le ciment de la concorde pour réaliser l’unité indivisible du corps» et que cette «unité ne peut être déchirée».

Article de Enzo Bianchi, prieur de Bose
PANORAMA, septembre 2010

Cher Jean,

Au milieu de ce mois, le 16 septembre, l’Église fêtera la mémoire d’un des grands maîtres de la foi que je voudrais aujourd’hui te présenter : Cyprien de Carthage. Né au début du troisième siècle en Afrique du Nord, Cyprien se convertit au christianisme vers l’âge de quarante ans. Et quelques années seulement après avoir été baptisé, en 248 déjà, il fut élu évêque de Carthage.

Dans cette charge il connut bien des oppositions, de la part des chrétiens même, en raison notamment de son attitude au moment de la dure persécution qui déchira l’Église en 250-251. De fortes divisions s’étaient alors créées parmi les croyants. Mais dans la période qui suivit, et pour le restant de ses jours, Cyprien ne cessa de lutter pour conserver et défendre l’unité de l’Église. Il écrivit ainsi que « le peuple est lié par le ciment de la concorde pour réaliser l’unité indivisible du corps » et que cette « unité ne peut être déchirée ». Il marqua d’une empreinte décisive la théologie sur l’Église, soulignant entre autre l’importance de ce que le concile Vatican II appellera la « collégialité épiscopale ».

Pour Cyprien, un chrétien « ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a pas l’Église pour mère ». Il reprenait ainsi à son compte cet ancien adage que je te cite en latin : Unus christianus, nullus christianus, un chrétien seul ne peut exister. En effet, il n’y a pas de chrétien sans que d’autres chrétiens lui aient transmis la foi, et difficilement un chrétien peut vivre sans que d’autres confessent avec lui Jésus le Seigneur. C’est dans l’espace de l’Église que le chrétien vit la communion avec le Christ, qui est toujours aussi communion avec ses frères et sœurs dans la foi.


 

Le Nouveau Testament parle de la communauté chrétienne comme du « corps du Christ », comme d’une « fraternité » ; il en souligne la dimension de communion. L’Église est toujours la réunion de ceux qui sont « un » en Christ : cette appartenance crée une communion réelle entre personnes différentes. L’Église ne s’établit pas tant autour d’un édifice de pierre ; elle est construite par ces pierres vivantes que sont les croyants eux-mêmes, comme l’écrit l’apôtre Pierre (voir 1P 2,4-5). Saint Cyprien utilise une autre image pour décrire cette même réalité ; il parle de la tunique du Christ : « Ce mystère de l’unité de l’Église, ce lien d’une concorde à la cohésion infrangible, se trouve manifesté lorsque dans l’Évangile la tunique du Seigneur Jésus Christ n’est pas le moins du monde partagée ni déchirée (voir Jn 19,23-24). Le Christ portait sur lui l’unité qui vient d’en haut, c’est-à-dire du ciel et du Père, absolument indéchirable pour qui la recevait en possession. On ne peut posséder l’habit du Christ si l’on déchire et divise son Église. »

Pourtant il faut le reconnaître : aujourd’hui, l’Église est souvent malaimée, et nombreux sont les chrétiens qui voudraient vivre sans Église. Dans la culture dominante, caractérisée par l’allergie envers toute forme d’institution, on la ressent comme étrangère, parfois même comme un obstacle à l’Évangile. Or l’Église est essentielle à la vie du chrétien : le christianisme ne peut se réduire à un mouvement, ni à une simple référence éthique et spirituelle à Jésus de Nazareth. Les chrétiens ne peuvent pas rester longtemps des « croyants nomades » ou des « pèlerins », qui participent par intermittence à de grandes rencontres ou fréquentent des « hauts lieux » sans aboutir à une vie ecclésiale.

Il est donc important de redécouvrir l’Église comme lieu ordinaire de vie chrétienne et spirituelle. Si elle se structure en communauté fraternelle et ouverte, on pourra y vivre la grâce et y apprendre la gratitude. C’est ce dont témoigne Cyprien de Carthage qui, au moment de mourir martyr à cause de son engagement même dans l’Église, a pu prononcer ces dernières paroles : « Deo gratias », « Grâces soient rendues à Dieu » !

Ton ami Enzo