La Vierge de Kazan, mère de l'œcuménisme


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La Croix, 22 septembre 2004

En cet hiver du dialogue œcuménique, la restitution par Jean Paul II de l'icône de la Mère de Dieu de Kazan à l'Église orthodoxe russe annoncerait-il un printemps?

L’icône est une « fenêtre sur l’invisible », comme l’affirme la tradition chrétienne d’Orient : c’est là, je crois, une des définitions les plus appropriées et les plus fortes pour ces images qui mettent spirituellement en communion le ciel et la terre. Et c’est à la lumière de cette conviction que l’on peut également comprendre le signe donné par le pape Jean Paul II en restituant fin août dernier l’icône de la Mère de Dieu de Kazan à l’Église orthodoxe russe en la personne de son patriarche Alexis II. À un moment difficile pour le dialogue œcuménique, où l’on cherche de différents côtés à s’en tenir à des calculs ou à des stratégies, en une période définie par plusieurs d’« hiver » pour les relations fraternelles entre Églises, la conviction tenace du successeur de Pierre, qui considère la prière de Jésus pour l’unité des disciples comme un mandat incontournable pour les chrétiens du troisième millénaire, a produit un geste gratuit d’amour, qui n’exige rien en retour et ouvre, précisément, une trouée sur l’invisible, sur cette unité qu’il n’est pas encore donné de voir aujourd’hui mais qui demeure aux racines et au cœur de la vie des Églises.

Des années d’incompréhension et de méfiance ne s’évanouissent certes pas en quelques instants ; tout un chemin reste encore à parcourir pour parvenir à la connaissance et au respect réciproques, pour croire vraiment que nos Églises sont sœurs et, avant tout, pour agir en conséquence. Toutefois, lorsque ces tensions se dissipent quelques temps, comme la brume au matin, on parvient à prier ensemble les Vêpres de la Dormition de la Vierge Marie, dans une cathédrale magnifique, rendue depuis peu seulement au culte chrétien ; avec au centre de la liturgie une icône portant la mémoire d’interventions prodigieuses en défense de la foi d’un peuple et rendant surtout à nouveau actuelles des multitudes de prières adressées à Dieu, à travers la Mère du Seigneur, par de simples croyants qui ne pouvaient reposer leur espérance que dans le Seigneur, qui ne trouvaient refuge que dans les bras de Marie.

Ce sont là les sensations que l’on ressenait presque physiquement dans la cathédrale de la Dormition au Krémlin ; ce sont là les sentiments qui brûlaient au cœur des célébrants et qu’on lisait dans les yeux de la foule émue et fervente : tous émerveillés de se retrouver ainsi ensemble, dans la gratuité de l’amour, tous surpris de ce que l’Esprit du Seigneur ait rendu si simple un geste considéré audacieux sinon impossible, tous fascinés par cette redécouverte qu’« il est bon d’habiter en frères tous ensemble ».

Le Patriarche Alexis II a donné voix à ces sentiments dans son message de reconnaissance à Jean Paul II : « La remise de cette sainte icône est vue par toute l’Église orthodoxe russe comme un acte de restauration de la justice et comme un geste de bonne volonté … Je suis convaincu que cette décision exprime le désir sincère de dépasser les difficultés existant entre nos deux Églises … C’est ici un pas dans la juste direction. » Accueillant nous aussi les paroles prononcées par le Patriarche au moment de prendre congé de la Délégation, nous pouvons dire qu’il y a bien ici « un nouveau départ » pour le dialogue, marqué par une plus grande confiance, comme l’avait aussi déjà signifié la visite effectuée en juin dernier par le Patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier auprès du Pape : se prépare-t-on à un nouveau printemps de l’œcuménisme ?

Nous touchons là du doigt le fait que l’unité des disciples du Christ dépend certes de notre obéissance à l’Évangile, mais qu’elle demeure plus grande que nos misères et nos désobéissances ; elle n’est pas devant nous, dans un futur indéterminé, comme un horizon impossible à atteindre : elle appartient à l’origine même de l’Église, elle est dans la prière du Christ, dans le souffle de l’Esprit à Pentecôte. Alors, le nouveau miracle de l’icône de la Mère de Dieu de Kazan n’est autre que l’invocation de la miséricorde de Dieu sur nos divisions. Elle nous ouvre comme à nouveau les yeux sur cette unique vérité qui ne finit jamais : l’amour.

Enzo Bianchi