Lettres à un ami: L’unité visible des chrétiens


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Panorama, janvier 2005

Cher Jean,

Pourquoi les Églises soutiennent-elles l’effort de l’œcuménisme, me demandes-tu dans ta lettre. Et ta question tombe plutôt bien : dans la seconde partie du mois de janvier, du 18 au 25, les Églises célèbreront, comme chaque année, une « semaine de prière pour l’unité des chrétiens », instituée au début du siècle dernier par un prêtre de Lyon, l’abbé Paul Couturier.
Oui, le deuxième millénaire s’est conclu par un siècle qui a connu la naissance et l’affirmation d’une exigence laborieuse, parfois combattue, mais forte pour les chrétiens : celle de l’œcuménisme. La nécessité du dialogue et de la rencontre entre les confessions chrétiennes, afin qu’elles trouvent l’unité visible, s’est imposée. Elle ne fait que répondre à un appel pressant du Christ dans l’Évangile (voir Jn 17,21) qui, comme tel, n’est certes pas facultatif, mais bien au cœur des réalités que la vocation chrétienne appelle à vivre. Et selon moi, le millénaire qui s’est tout juste ouvert devra faire progresser encore le statut de l’œcuménisme parmi les Églises et chez les chrétiens : il s’agira d’en faire la priorité dont la lumière devra permettre d’évaluer les décisions à prendre et les problèmes à affronter. Toujours plus, il faudra « penser » de manière œcuménique, c’est-à-dire en tenant compte des autres confessions, mais il faudra, davantage encore, « agir » de manière œcuménique. Car la pratique d’une confession chrétienne ne peut jamais vouloir signifier à une autre : « Je n’ai pas besoin de toi » (1Co 12,21).
Pour cela, il est nécessaire de créer, avec discernement et intelligence spirituelle, des espaces de véritable partage entre chrétiens de différentes confessions. Ces lieux deviendront germes d’une unité future de l’Église et laboratoires d’expériences liturgiques communes, où s’ébauchera une compréhension commune de la vie en Christ. On y vérifiera concrètement ce qui, au sein de chaque tradition, représente un durcissement confessionnel ou simplement un élément non essentiel qui, tout en ne contredisant pas la foi commune, entrave pourtant la marche vers l’unité. La semaine de prière pour l’unité des chrétiens de fin janvier devrait être chaque année un moment fort qui permette à tous de réaliser de telles expériences.
Mais plus encore que d’événements isolés, le cheminement œcuménique doit se nourrir d’un partage quotidien de la vie. Il s’agit d’abord d’un effort de conversion, qui part des réalités locales bien concrètes, où les grands idéaux se heurtent souvent aux mesquineries et aux méfiances personnelles, où l’appel évangélique au pardon rencontre le poids douloureux des mémoires blessées. Le chemin passera par la prière, par l’invocation incessante de l’Esprit saint, qui seul peut animer le retour vers l’unique Seigneur. Mais il se fera aussi à travers des geste concrets d’amour entre communautés chrétiennes séparées. Crois-moi : les temps à venir exigeront de l’œcuménisme qu’il produise de véritables transformations dans la pratique des Églises, faute de quoi le mouvement œcuménique risquera de se renfermer sur soi-même et de s’éteindre par asphyxie.
Or pourquoi accorder cette priorité à la démarche œcuménique dans la vie des Églises ? Naturellement, cet effort serait vain s’il était motivé par des exigences stratégiques (concentrer les forces des chrétiens face à ceux qui ne confessent pas le Christ) ou politiques (contribuer à la « pax europea » au moment où se dessine difficilement l’Europe politique) ; il ne s’agit pas non plus d’une opération de marketing dans un marché des religions toujours plus concurrenciel. Non, cette priorité naît essentiellement de l’obéissance au Christ et à l’Évangile. Elle cherche, avec humilité mais résolution, à poser dans l’histoire un geste prophétique pour réaffirmer le primat de la Parole de Dieu sur les projets humains. Elle réagit au scandale, au péché de la division, dans lequel les Églises se trouvent. Elle veut permettre à l’Église de réaliser sa vocation, afin qu’elle retrouve l’unité qui la constitue en vérité, car « il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4,4-5). Certes, cette unité trouvera légitimement des applications diverses (on les rencontre dans le Nouveau Testament déjà), suivant les contextes, les cultures, l’histoire. Mais, pour être valorisées, elles devront toujours concourir à la communion.
Cette recherche de l’unité visible amènera les chrétiens à se conformer toujours davantage à leur seul Seigneur, à revenir vers l’essentiel de la foi. Mais elle s’impose aussi en vue de leur témoignage parmi les hommes : c’est seulement à travers leur unité que les chrétiens pourront offrir au monde un signe crédible de leur espérance du Royaume. En effet, comment donner raison de l’espérance qui nous habite, si nous vivons divisés et sous le poids d’anathèmes réciproques ? Comment annoncer de manière crédible le banquet du Royaume, destiné à tous, alors que les chrétiens eux-mêmes ne parviennent pas à partager la table de l’unique eucharistie ?
Je te laisse avec ces questions, en me réjouissant de te lire bientôt.

Ton ami Enzo