Hilaire de Poitiers: L’Évangile nous libère des servitudes

PANORAMA
mai 2009
Le chrétien attend et espère: il ne recherche rien d’immédiat, rien de temporaire; car il sait qu’il ne vit pas encore pleinement

PANORAMA
mai 2009
par ENZO BIANCHI, prieur de Bose

Cher Jean,

Grand merci pour ta bonne lettre ! Je veux tenter de répondre à ta question : au temps où vivait Athanase – que je te présentais dans mon dernier courrier –, lorsqu’il a été exilé hors d’Égypte, vers Rome et jusque dans l’actuelle Allemagne, que se passait-il dans les territoires qui composent aujourd’hui la France, ton pays ? Cette demande m’amène à te parler d’un Père de l’Église du IVe siècle, contemporain d’Athanase d’Alexandrie, qui a vécu et œuvré sur le territoire de l’actuel Hexagone. On est même parfois allé jusqu’à le qualifier d’« Athanase de l’Occident », en raison du dur combat qu’il a mené lui aussi en défense de la foi. Il s’appelait Hilaire et a été évêque de Poitiers de 350 environ jusqu’à sa mort en 367.

Hilaire de Poitiers vivait la foi chrétienne d’une manière sereine et profonde : « En silence, je repose dans la contemplation de beautés ineffables, écrit-il. La grandeur de Dieu, inaccessible à l’intelligence, se fait accessible à travers la foi. » Plus loin, il précise : « Je crois à la doctrine chrétienne non parce que je la comprends, mais parce que je sens que j’arriverai à la comprendre si je la crois. » Sa foi en Dieu et dans le Christ est si fermement enracinée que lorsque d’autres chrétiens tentent de l’altérer, il s’enflamme et s’indigne, sans abandonner pourtant sa grande douceur.


Son opposition à l’hérésie de l’arianisme le conduit ainsi à être exilé cinq ans loin de Poitiers : en Phrygie, dans l’actuelle Turquie. Mais lorsqu’il revient en Aquitaine, en 360, le combat n’est pas fini : l’empereur Constance en personne défend cette fois les hérétiques et leurs doctrines. Hilaire exprime son angoisse : « Constance, au lieu de te faire disciple, tu t’improvises docteur de l’Église ! Tu offres à nos Églises des fortunes soustraites aux dieux païens, mais pour nous solliciter à trahir le Christ. Pourquoi nous laisser en vie si tu condamnes notre âme à la mort ? »

Dénonçant une situation où l’Église, qui n’est désormais plus persécutée, doit pourtant se plier à un pouvoir politique qui lui impose se vues, Hilaire nous offre un avertissement, à nous aussi, chrétiens d’aujourd’hui : « Nous combattons un persécuteur qui nous trompe, un ennemi qui nous flatte : il ne nous fouette pas le dos, mais nous caresse le ventre ; il ne nous proscrit pas pour notre vie, mais il nous enrichit pour notre mort ; il ne nous pousse pas par le cachot vers la liberté, mais nous comble dans son palais pour la servitude ; il ne déchire pas nos flancs, mais nous investit le cœur ; il ne nous tranche pas la tête par son glaive, mais nous tue l’âme par son or. » Oui, sans être contestée de façon visible et directe, la foi est parfois réduite à néant…


Crois-moi, cher ami, il faut que les chrétiens se montrent vigilants sur ce point, car lorsque des forces politiques ou sociales veulent généreusement offrir une protection juridique ou des prestations économiques aux Églises, elles œuvrent en réalité pour leur propre bénéfice. Et si l’Église acceptait ce modèle de christianisme soumis et conciliant, elle serait peut-être plus puissante, mieux capable de faire prise sur les personnes, mais elle renoncerait à communiquer l’Évangile, à le faire résonner comme une « bonne nouvelle », comme une prophétie libératrice pour les hommes et les femmes de notre temps.

Certes, les chrétiens ont à collaborer et à fournir leur contribution positive dans la société, avec franchise, humilité et douceur, mais en se souvenant absolument que la foi leur impose d’« obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29). Ils partageront alors avec Hilaire de Poitiers cette espérance : « Le chrétien attend et espère : il ne recherche rien d’immédiat, rien de temporaire ; car il sait qu’il ne vit pas encore pleinement, bien qu’il vive. Notre vie, en effet, est cachée dans le Christ ! »

Ton ami Enzo