Saint Ephrem: Ma vie décline mais la grâce demeure


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PANORAMA
Octobre 2010
Dans l’Orient chrétien, d’où provient Éphrem, on nomme les anciens les « beaux vieillards »: la vieillesse, loin de constituer un temps marqué par la négativité, peut ainsi signifier sérénité, fidélité de Dieu

 

Article publié dans PANORAMA, octobre 2010

par ENZO BIANCHI, prieur de Bose

Cher Jean,

Voilà que l’année nous amène déjà à l’automne. Cette saison, métaphoriquement, rappelle aussi le temps de la vieillesse. Et cela fait revenir à mon esprit un Père de l’Église qui a parlé de l’« automne de la vie » de manière très sensible. Cet auteur est Éphrem le Syrien. Les Orientaux l’appellent «  la cithare du Saint-Esprit », reconnaissant dans ses nombreuses compositions poétiques un souffle qui vient d’En-haut.

Je ne te dirai que peu de choses d’Éphrem : il est né au tout début du IVe siècle en Mésopotamie, à proximité d’une ville appelée Nisibe (sur l’actuelle frontière de la Turquie avec la Syrie) où il devint moine. Après que les Perses eurent conquis cette région, Éphrem s’établit à Édesse ; dans cette cité christianisée très tôt déjà, il fonda une fameuse école qui eut une grande renommée pour ses commentaire des Écritures saintes. Mais Éphrem reste connu avant tout par ses nombreuses compositions en langue syriaque : des poèmes et des hymnes à la fois lyriques et théologiques.

Sur la vieillesse, Éphrem exprime sa prière dans ces beaux vers :

« Seigneur Jésus Christ, Roi des rois, qui as puissance sur la vie et sur la mort, voici que ma vie décline de jour en jour, et mes péchés ne font que croître. Ô Seigneur, Dieu des esprits et des corps, tu connais l’extrême fragilité de mon âme et de mon corps. Accorde-moi la force dans ma faiblesse et soutiens-moi dans ma misère. Ne garde pas la mémoire de mes nombreux péchés, mais pardonne toutes mes fautes. Conserve-moi ta grâce jusqu’à la fin ; qu’elle me garde comme par le passé. Ainsi, en moi, désormais vieux et privé de force, tu te révéleras Dieu fidèle, plein de force et de miséricorde ! »

Dans ces lignes de saint Éphrem, comme d’ailleurs dans le Psaume 71, le croyant déjà avancé en âge demande à Dieu de ne pas l’abandonner, de sorte qu’il puisse encore annoncer à la jeune génération la fidélité, la miséricorde et la puissance du Dieu « qui a produit la joie d’Adam », selon une autre expression d’Éphrem le Syrien. Oui, il est beau de pouvoir proclamer avec Jacob mourant : « Que le Dieu qui fut mon pasteur depuis que je vis jusqu’à maintenant, que l’Ange qui m’a sauvé de tout mal bénisse ces enfants » (Gn 48,15-16). Mais il s’agit là de la confession de foi de celui qui a accepté la vieillesse et qui est prêt à faire de sa propre mort un acte qui l’amènera à redire au Seigneur, lors de la rencontre face à face, le oui de son baptême.

Vivant ainsi, en sachant « ouvrir ses oreilles pour accueillir la sagesse de Dieu », comme le chante Éphrem, le croyant qui avance dans les années ne se laisse ni vieillir ni mourir ; il continue, bien au contraire, à vivre son propre aujourd’hui dans l’aujourd’hui de Dieu. L’ancien peut encore produire du fruit dans sa vieillesse, « porter un fruit frais et florissant » (Ps. 92,15). Davantage : « Alors que les adolescents se fatiguent et s’épuisent, que les jeunes chancèlent, s’il espère dans le Seigneur, il renouvellera sa force, il déploiera ses ailes comme l’aigle, il courra sans s’épuiser, il marchera sans se fatiguer » (Is 40,30).

Dans l’Orient chrétien, d’où provient Éphrem, on nomme les anciens les « beaux vieillards », car l’expérience et la sagesse ont transformé jusqu’à leur aspect physique. La vieillesse, loin de constituer un temps marqué par la négativité, peut ainsi signifier sérénité, témoignage de la fidélité de Dieu et de sa miséricorde : c’est l’heure où l’on peut regarder tout le passé pour l’unifier devant Dieu ; c’est l’heure où il est possible de porter un regard contemplatif sur tout et sur tous ; c’est l’heure où l’on peut confier ses sentiments de culpabilité et ses péchés à la grande miséricorde de Dieu, sans plus remuer les échecs et les chutes, dans la certitude que « le Seigneur sans mesure alimente chaque être avec mesure » et que, « en ouvrant son cœur, chacun pourra recevoir les trésors de Dieu » (Éphrem le Syrien).

Ton ami Enzo Bianchi