Que rendre à César et que rendre à Dieu?


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Quel langage les chrétiens doivent-ils tenir dans leur dialogue avec la société où ils vivent, et avec le monde de la politique en particulier?

Article d'Enzo Bianchi, prieur de Bose
PANORAMA, mars 2012

Quel langage les chrétiens doivent-ils tenir dans leur dialogue avec la société où ils vivent, et avec le monde de la politique en particulier ? Jésus a donné à ses disciples quelques instructions limpides : leur application, qui doit toujours à nouveau être réinventée, exige le respect de l’homme et la création de communautés authentiquement humaines.

La question de la présence des chrétiens dans la société contemporaine, et de leur dialogue avec elle, préoccupe l’Église depuis longtemps. Surgit en particulier la demande de leur attitude par rapport au monde de la politique. En sont-ils absents ? Reprenons la maxime de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21) ; ce sont des paroles fortes, décisives et prophétiques.

Il est vrai toutefois que, dans l’histoire, cette distinction a rarement été respectée. Aujourd’hui elle semble être acceptée, du moins comme principe, tant de la part de l’Église que de la société. Mais il faut aussitôt ajouter que cette phrase n’est pas suffisante pour résoudre la question délicate de la présence et de l’action des chrétiens dans la société.

Une parole prophétique

En effet, le message de Jésus demeure prophétique. Il se situe bien sûr dans la ligne des prophètes de l’Ancien Testament – qui se sont souvent opposés au roi, trop facilement allié avec le pouvoir religieux – mais il va plus loin : Jésus refuse d’inscrire son action dans le registre politique et remonte « à l’origine » du message. Il exige la fidélité à la volonté de Dieu et à sa Parole, et appelle dès lors à lutter contre les idoles, anciennes ou nouvelles, qui constituent non seulement une fausse image de Dieu, mais également une représentation déformée et aliénante de l’homme.

Dans sa vie, Jésus dénonce les mirages de la politique, de même qu’il s’oppose aux foules qui voudraient faire de lui un roi. Dans sa prédication il annonce un Royaume qui n’est pas de ce monde, qui ne se défend pas par les armes, qui ne remplace pas les gouvernements humains en place mais les relativise : il offre la possibilité d’une communauté humaine authentique, qui ait pour valeurs le service réciproque, l’amour fraternel, le partage des biens, la réconciliation et la recherche de la paix avec tous.

Tout faire pour humaniser l’homme

Voilà la différence chrétienne, dans le rapport avec le monde. Jésus l’exprime également à travers ces mots : « Pour vous, il n’en va pas ainsi » (Lc 22,26). C’est-à-dire, lorsque vous construisez la « communauté humaine », ne vous comportez pas comme tout le monde le fait dans l’exercice du pouvoir. Jésus n’appelle pas ses disciples à sortir du monde, ni à constituer des communautés en conflit avec la société, mais il veut que leurs communautés soient porteuses d’un message « autre », capable d’insuffler la vie, d’humaniser l’homme, de viser un meilleur vivre-ensemble. Il en va pour les chrétiens d’une attention radicale à l’être humain.

De tout cela découle une conception chrétienne de la politique qui se détache de ce qui, dans l’histoire, constitue la norme. Dans l’histoire en effet, la religion et la politique se sont souvent mutuellement soutenues, de manière parfois complice. Mais la foi chrétienne s’oppose à cette conception, car elle place ses principes dans la vie personnelle du croyant et dans celle de la communauté : le pardon et l’amour de l’ennemi, le refus de la guerre, la défense des plus démunis, la dignité de toute personne, l’accueil des étrangers…

L’anomalie chrétienne apparaît donc là où l’Évangile s’oppose aux exigences imposées par le pouvoir du monde. Elle veut faire place à la prophétie, c’est-à- dire à une parole libératrice et humble, capable de solidarité avec les frères et sœurs humains, au service de leur liberté et de leur humanisation.

Enzo Bianchi