Mystère de salut
5 avril 2026
Pâques de Résurrection
Homélie du frère Sabino Chialà, prieur de Bose
Mt 28, 1-10
Frères et sœurs,
Le Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !
Nous venons de chanter ce tropaire qui, chaque fois, nous surprend. Peut-être qu’en prononçant ces paroles, nous sentons-nous quelque peu inadéquats, répétiteurs de mots trop grands pour nous. Et pourtant, telle est notre foi : l’annonce de la Pâques du Christ, que nous ne revivons pas comme une simple commémoration d’un événement passé, mais comme un événement qui s’accomplit ici, pour nous, en cette nuit et dans notre monde.
Ces derniers jours, nous avons suivi Jésus dans son abaissement aux pieds de ses disciples lors du repas, puis dans sa passion. Nous avons médité l’intensité de ces moments de la vie du Messie et leurs résonances dans nos existences. Nous avons contemplé le Seigneur qui enseigne à se mettre aux pieds du prochain, puis qui assume la douleur de tout être humain… Cette nuit, cet unique mystère de la Pâques nous invite à faire un pas de plus : un pas qui ne contredit pas les précédents, mais en éclaire le sens. Cette nuit, nous osons affirmer que Pâques n’est pas seulement un mystère qui éclaire et compatit : c’est un mystère qui sauve.
La Pâques du Christ est mystère de salut…
Mot difficile à comprendre ! Le terme même de « salut » nous paraît souvent usé et décoloré, et nous préférons à l’éviter. Pourtant, c’est bien le sens ultime de notre célébration pascale.
Si ce que nous célébrons en cette Pâques n’est pas un événement de salut, c’est une imposture. Et les chefs des prêtres auraient alors raison, eux dont il est dit qu’ils allèrent demander à Pilate de faire garder le tombeau « de peur que ses disciples ne viennent le voler et ne disent au peuple : “Il est ressuscité d’entre les morts”. Cette dernière imposture serait pire que la première » (Mt 27,64).
Pensons-y : la première fois que nous entendons résonner la proclamation pascale dans les évangiles — « il est ressuscité d’entre les morts ! » — c’est sur les lèvres de ceux qui la considèrent comme une imposture. Oui : car ou bien la résurrection de Jésus est un événement de salut, ou bien alors c’est une imposture, c’est-à-dire une tromperie.
Tôt ou tard, nous serons tous tentés par ce doute, peut-être seulement pour un instant, peut-être sous des formes plus raffinées et élégantes. La question surgira aussi en nous : et si tout cela n’était qu’une illusion ? Une consolation facile ? Une sorte d’anesthésiant ? Une marchandise qui se vend bien en temps d’incertitude — et le nôtre en est bien un — pour soutenir les horreurs qui défilent sous nos yeux… pour autant que nous décidions de les garder ouverts.
Une autre possibilité serait d’en faire une semi-imposture, en nous limitant à ne voir en Jésus qu’un prophète ayant indiqué un chemin de sagesse peut-être plus attrayant que d’autres. Ou un bon maître qui a partagé nos peines — ce qui ne serait pas rien ! — et qui est resté fidèle jusqu’à la mort, mais sans que rien n’aille au-delà.
Or en Jésus, nous ne reconnaissons pas seulement le prophète et le maître. Nous reconnaissons aussi le Seigneur venu nous sauver. Non seulement celui qui nous lave les pieds ; non seulement celui qui recueille nos larmes et pleure avec nous… mais aussi celui qui les essuie, les rachète et redonne lumière aux visages défigurés. Celui, précisément, qui sauve.
Tel est le message que nous recevons de l’Évangile que nous venons d’entendre, et qui nous fait faire un pas de plus dans le chemin de ces jours. Vendredi fut une journée intense : nous avons relu la passion, avec ses événements douloureux et ses paroles violentes, dans un tourbillon toujours plus dramatique et insensé. Puis… un étrange repos est descendu : ce silence propre au sabbat. Samedi, sabbat de Dieu et sabbat pour nous. Temps de descente, jusqu’en enfer… chacun dans son propre enfer, et Jésus dans celui de tous.
Mais le temps ne s’est pas arrêté là : une aube nouvelle a surgi, comme nous l’avons entendu :
« Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine… » (v. 1). Un nouveau jour et une nouvelle semaine, lorsque deux femmes, animées de sentiments difficiles à interpréter, vont « voir le tombeau ».
Le verbe employé par Matthieu est curieux : elles ne vont pas « visiter » le tombeau, comme on traduit souvent, mais le voir. Dans son récit, il n’y a même pas le motif de l’onction, comme chez Marc où il est dit qu’elles avaient acheté des aromates pour embaumer le corps de Jésus (Mc 16,1). Ici, elles vont simplement voir le tombeau, où elles s’attendent à trouver le corps meurtri d’un mort.
Et là, elles sont les témoins d’une révélation accompagnée de signes apocalyptiques, dont le premier — le tremblement de terre — rappelle ce qui s’était produit lors de la crucifixion : « Et voici, il se fit un grand tremblement de terre. Un ange du Seigneur, en effet, descendu des cieux, s’approcha, roula la pierre et s’assit dessus. Son aspect était comme l’éclair et ses vêtements blancs comme la neige » (v. 2-3).
La réaction à tout cela, c’est la peur : celle des gardes d’abord, mais aussi celle des femmes, mentionnée trois fois.
Dans les paroles de l’ange : « Soyez sans crainte » (v. 5).
Quand l’évangéliste dit qu’elles quittèrent le tombeau « avec crainte et grande joie » (v. 8).
Et dans la rencontre avec Jésus : « Soyez sans crainte ! » (v. 10).
Paradoxalement, la peur traverse le récit de la résurrection bien plus que dans celui de la passion. Là, il y avait stupeur, souffrance, déchirement… ici, il y a peur. Peur liée au fait que la résurrection nous place devant un vide, une distance.
On ne parvient pas à la foi en la résurrection par les voies faciles du raisonnement logique, mais par des chemins escarpés et exigeants. Il faut un mouvement ! Celui que décrit notre récit. Les femmes ne trouvent pas Jésus dans le tombeau. Tout aurait été plus facile : un Jésus assis sur la tombe, rassurant… qui les accueille avec un sourire, disant que tout est passé, que la passion n’a été qu’une parenthèse et que, finalement, tout est résolu.
Non, les femmes au tombeau trouvent un ange qui les invite à un chemin et ce n’est que si elles acceptent de se mettre en chemin qu’elles rencontreront le Ressuscité. C’est en effet seulement parce que « vite, elles abandonnent en vitesse le tombeau » et « courent » (v. 8) que « Jésus vient à leur rencontre » (v. 9). Il y a une distance impossible à combler, un vide à accueillir, à soutenir, à habiter… pour parvenir à la foi en la résurrection. Il y a un chemin à parcourir, qui demande que l’on se confie, et qui demande aussi un peu de folie.
C’est pour cette raison que « le signe » de la résurrection n’est pas un Jésus victorieux brandissant un étendard, mais le tombeau vide. Le vide d’une tombe. L’absence de celui qui y avait été déposé.
Et alors nous découvrons combien sont précieuses les paroles de l’ange : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité ! »
Il n’est pas ici… La résurrection ne restitue pas la présence de Jésus : elle la transforme. En effet, le Ressuscité ne sera pas le même Maître que les femmes avaient suivi jusqu’à sa passion, comme le rappellent ses diverses apparitions, quand les disciples ne le reconnaissent pas, ni même Marie de Magdala qui était pourtant si liée à ce Maître.
Cela signifie que la résurrection n’annule pas la passion, mais lui donne sens. Un sens auquel seul le chemin de la foi peut conduire. C’est alors que revient le thème du salut dont cette réflexion est partie. Que signifie que la Pâques que nous vivons soit un événement de salut ? Que sauve-t-elle si demain le monde sera probablement chargé de plus de cadavres et de ruines qu’aujourd’hui ?
Cela signifie croire que nous, êtres humains, nous pouvons détruire mais non effacer. Nous pouvons détruire, désintégrer, pulvériser un corps humain, une ville, un peuple entier… mais nous ne pouvons pas l’effacer. Tout au moins, un vide demeure : le vide de celui qui n’est plus.
Le Ressuscité et la foi en lui nous le rappellent. Du moment que nous croyons qu’en lui il y a un au-delà, et que nous croyons à la résurrection de la chair — qui n’est pas résurrection de molécules mais de visages et d’histoires concrètes — nous sommes contraints de compter les absents, qui ne sont ni des chiffres, ni, moins encore, des quantités négligeables.
Il n’est pas ici…
Et rien ne sera plus comme avant, annonce l’ange aux femmes. Sinon la passion n’aurait été qu’un jeu et l’amour qui s’y est révélé une mise en scène. Il n’est pas ici… ! De même que ne sont plus les innombrables victimes des atroces inhumanités qui se réalisent en ces jours. Comme ne sont plus non plus les enfants massacrés, les migrants noyés, les vieillards affamés, les prisonniers humiliés… et la liste pourrait continuer (elle devrait continuer, mais je ne veux pas sembler rhétorique !). Ils ne sont pas ici… et ne le seront plus, pour toujours. Ils ne le seront jamais plus comme avant.
Croire à la résurrection ne signifie pas croire à un coup d’éponge qui effacerait les souffrances que personne n’est autorisé à annuler. Ce serait une autre imposture !
Mais c’est en faisant mémoire de leur absence que nous pouvons espérer un au-delà.
La foi en la résurrection n’annule pas : elle réintègre chaque créature dans sa pleine dignité, celle qui lui a été refusée.
Tel est le saut de la foi : croire que celui qui n’est plus, est encore ; que toute injustice reçoit reconnaissance et salut venant du Ressuscité ; que le Ressuscité garde, pour le restituer, ce qui a été enlevé.
Telle est notre foi. Tel est le message de salut qui nous est confié à nous qui célébrons la Pâques du Seigneur :
le Christ est ressuscité et rien n’est plus comme avant ! Le Christ est ressuscité et aucune douleur n’a plus le même sens. Rien de ce qui avilit un être humain… et un être humain en tant que tel, au-delà de toute connotation religieuse, éthique, culturelle ou de tout autre genre !
À la lumière de la résurrection du Christ, personne n’est plus sans importance. En proclamant la résurrection du Christ, nous reconnaissons et rappelons chaque espace laissé vide par ce qui a été détruit, chaque vie supprimée, chaque sourire éteint… car nous croyons que le Ressuscité donne valeur à chacun et garde son visage jusqu’au jour où il le restituera dans sa pleine lumière.