Sens et esprit

a783dc0d70df91825568761ef83e017f.jpg

L'intégration de la dimension sensorielle dans l'expérience spirituelle apparaît problématique aujourd'hui. L'expression «expérience de Dieu» a-t-elle encore un sens? Ou faut-il se résigner à la voir diluée dans une dimension purement intellectuelle (où l'expérience de Dieu, c'est parler de Dieu ou écrire sur lui) ou réduite à l'activité sociale, caritative et philanthropique (où l'expérience de Dieu, c'est la relation altruiste) ou à en faire l'apanage du monde de la mystique? La rencontre avec Dieu, assurément, se produit dans la foi et non dans la vision, mais elle s'impose à toute la personne, corps et sens compris. Augustin le proclame: «Tu m'as appelé, et ton cri a forcé ma surdité; tu as brillé, et ton éclat a chassé ma cécité; tu as exhalé ton parfum, je l'ai respiré, et voici que pour toi je soupire; je t'ai goûté et j'ai faim de toi, soif de toi; tu m'as touché, et j'ai brûlé d'ardeur pour la paix que tu donnes» (Confessions X,27,38).
Ce texte d'Augustin fait écho à la doctrine des «sens spirituels», dont Origène est l'initiateur. L'Alexandrin écrit ainsi: «Le Christ devient l'objet de chaque sens de l'âme. Il se nomme la vraie lumière pour illuminer les yeux de l'âme, le Verbe pour être entendu, le Pain de vie pour être goûté. De même, il est appelé huile d'onction et nard pour que l'âme se délecte à l'odeur du Logos; il est devenu "le Verbe fait chair" palpable et saisissable pour que l'homme intérieur puisse saisir le Verbe de vie» (Commentaire sur le Cantique II,9,12-13). Le Dieu qui s'est fait homme a affirmé, une fois pour toutes, l'éminente dignité spirituelle du corps.

Il est vrai que la doctrine traditionnelle des sens spirituels se fonde parfois sur l'opposition et la rupture entre les sens corporels et les sens spirituels. Mais, dans certaines de ses modulations (chez Bonaventure, par exemple), on perçoit la continuité entre les deux niveaux de sens. Et, quoi qu'il en soit, au-delà des anthropologies — aujourd'hui forcément impraticables — qui soutenaient les anciennes formulations doctrinales, il est essentiel de récupérer et de reformuler l'exigence profonde qu'elles exprimaient. Le sensus fidei n'est pas un savoir doctrinal, mais il est lié à un vécu, à une connaissance «pratique» de Dieu, qui entraîne à assumer le sens des choses divines, le discernement. Le lieu où le croyant affine sa connaissance de ce discernement est la liturgie eucharistique. Le mystère qu'on y célèbre est le mystère de la foi; mais la liturgie eucharistique est une expérience qui implique tous les sens du croyant: écouter la Parole de Dieu proclamée, voir les icônes, les lumières, les visages des frères, goûter le pain et le vin eucharistiques, sentir les odeurs, l'encens, toucher l'autre par le baiser de paix... Dans l'incarnation, la révélation s'est introduite en l'homme à travers tous les sens; dans l'économie sacramentelle, la célébration du mystère implique tous les sens, oui, mais en exigeant aussi qu'ils s'affinent et se transforment: il s'agit de saisir la réalité «en Christ». Les sens ne sont pas abolis, mais ordonnés à la foi, entraînés par la prière, fondés en Christ, transfigurés par l'Esprit Saint. Le baptisé peut ainsi se manifester comme une nouvelle créature: il «"voit" réellement le Fils de Dieu; il "entend" et "écoute" sa parole; il le "touche", il se nourrit de lui; il le "goûte"; il respire la vie dans l'Esprit Saint». Ainsi s'exprime l'exégète Donatien Mollat lorsqu'il montre l'émergence des sens spirituels dans le quatrième Évangile.

Et que l'on ne pense pas qu'il s'agit d'une expérience «mystique», inaccessible au plus grand nombre. L'«écoute» de la Parole de Dieu à travers la lecture priante des Écritures entraîne le croyant à «voir» le visage du Christ, à «toucher» sa présence qui s'impose à lui, à «goûter» la consolation de l'Esprit, à pleurer sous l'effet de la componction... C'est une expérience spirituelle des plus concrètes.
L'expérience de foi est une expérience de beauté, l'expérience d'une rencontre aussi réelle qu'indicible, d'une présence qui nous est plus intime que notre propre intimité. Et c'est une expérience qui engage aussi le corps et les sens. En Orient, le saint est un homme au visage lumineux, dont le corps exhale un bon parfum, dont les traits sont devenus événement de beauté et de communion. Certes, il ne faut surtout pas confondre la psychologie et les émotions avec la spiritualité; mais cette dernière traverse le psychisme et pénètre les sens du corps. Alors les «sens spirituels» ne sont pas seulement des métaphores, mais ils décrivent l'expérience de la communion avec le Seigneur dans les divers aspects par lesquels il peut se manifester à l'esprit humain: la douceur, la force, l'intimité, l'adhésion amoureuse, l'obéissance, la présence intense. C'est la sobria ebrietas; c'est l'expérience de l'amour. Quand Augustin affirme que l'œil voit à partir du cœur et que seul l'amour est capable de voir, il nous suggère que les sens spirituels, ce sont les sens imprégnés de l'expérience profonde de l'amour de Dieu. Amour qui purifie, ordonne et rend intelligent l'amour humain.
Mais qui sait, aujourd'hui, être «initiateur à la vie spirituelle du corps, dans un monde qui, en confondant ou en séparant le corps et l'esprit, les a perdus et l'un et l'autre, et va mourant de cette perte» (Cristina Campo)?